Le Tantra, un art de vivre seul, à deux ou à plusieurs…

Le Tantra, un art de vivre seul, à deux ou à plusieurs…

Interview de Sophie Boivin et Benoit Meudic par Emmanuel Moulin pour méditation France, le 10 Aout 2026

EM:  Si vous deviez résumer votre vision du Tantra en trois mots, lesquels choisiriez-vous ? Et pourquoi ces trois mots en particulier ?

BM et SB: Ces trois mots pourraient être « Art de vivre ». Mais on peut aussi citer les trois clés du Tantra transmises par Sudheer Roche : non-Jugement, conscience et relaxation. Le non-jugement implique l’accueil de ce qui est, comme c’est. Les émotions qui nous traversent, les pensées qui circulent, notre énergie comme elle se manifeste, le corps comme il se sent. Le Tantra ne nous demande pas de changer, mais invite à se rendre disponible et à célébrer le vivant en soi. Le mouvement qui peut en résulter devient alors naturel (un élan, un positionnement, un choix, un non choix, etc…). Il n’y a pas d’idée de ce qui est bien, ou mal. La relaxation invite à la détente dans la relation à nous-même, à l’autre, avec la vie. Enfin, la conscience, c’est être le témoin de ce qui est présent, dans l’instant. Amener de la conscience dans ce que l’on vit transforme l’expérience. Des techniques comme la respiration et le mouvement soutiennent ces trois dimensions.

EM: Benoît, ton chemin dans le Tantra a notamment été marqué par ta rencontre avec Sudheer Roche, figure pionnière du néo-Tantra en France. Qu’est-ce qui, dans son approche et dans sa manière de transmettre, t’a le plus touché ? Qu’est-ce qui continue aujourd’hui à nourrir ta propre façon d’accompagner les personnes ?

BM: Sudheer m’a soutenu à m’accepter, à m’aimer tel que je suis. Avec lui j’ai pu toucher un espace bienveillant envers moi-même en-deçà du mental, en faisant l’expérience de la rencontre du vivant en tant qu’énergie. La vie est amour, et elle nous offre cet amour en permanence. Il nous reste juste à enlever les lunettes du conditionnement pour y accéder, ce qui, je l’admets, n’est pas toujours chose aisée. Cela peut prendre du temps. Aujourd’hui je transmets à ma façon le Tantra auquel j’ai été initié. Avec simplicité, en privilégiant l’expérience directe, tout en étant très attentif au cadre posé. Je m’y emploie en proposant des stages et des soirées, mais aussi par exemple l’écriture. Ainsi je viens d’achever un roman-fiction qui relate de façon poétique et magique le déroulement d’une soirée. Il offre un autre aperçu de ces espaces si riches et insaisissables à la fois… J’aimerais aussi ouvrir un lieu d’accueil en Bretagne pour offrir des stages et des résidences proches de la mer, un lieu de ressourcement, où le contact humain peut se faire dans un environnement à la fois soutenant et en intelligence avec la nature. S’il vous vient l’envie d’y contribuer, contactez-moi !

EM: Sophie, ton parcours autour des relations humaines, des conflits, de la violence, de la communication non-violente, puis de la reconnexion au corps, aux émotions et à l’énergie féminine, a construit une approche très personnelle. Comment ce chemin t’a-t-il amenée progressivement vers le Tantra ?

SB: J’ai toujours été passionnée par l’art de la relation, et mon chemin m’a amenée très tôt à me pencher sur les questions du conflit, de la violence, de la régulation des émotions, sur lesquelles j’ai été accompagnante et formatrice pendant 10 ans. A travers mes expériences et mon cheminement thérapeutique, j’ai invité de plus en plus le corps dans mes accompagnements, nourrie de mes pratiques somatiques et énergétiques, et j’ai exploré la

dimension subtile de la relation – comment l’énergie circule entre deux êtres ou dans un groupe, avec l’approche Coosphère dont j’ai été facilitatrice. Mon histoire m’a amenée à explorer particulièrement le féminin et l’intime, et créer les cycles et stages « Intime de Femmes – Sexualité et énergétique féminine » rassemblant ce qui a été précieux pour moi pour me réapproprier mon corps et mon énergie de femme. 

Le Tantra, que j’avais découvert avec les méditations actives d’Osho, des lectures puis des ateliers et stages il y a une dizaine d’années, s’est incarné dans ma vie et s’est ancré tout naturellement dans ma posture professionnelle. Aujourd’hui, je suis heureuse de pouvoir partager ce cheminement en animant des stages de tantra mixtes et tantra femmes.

EM: Pour une personne qui n’a jamais participé à un stage de Tantra et qui pourrait être curieuse, mais aussi un peu hésitante ou inquiète face à certaines représentations du Tantra, que lui diriez-vous ?

BM et SB: Nous comprenons qu’elle se sente inquiète ou hésitante, il est tellement difficile aujourd’hui de comprendre ce qu’est le Tantra à travers tout ce qui est présent sur les réseaux. Pour nous, le Tantra s’expérimente, et nous inviterions la personne à venir « sentir » sur un temps moins engageant comme une soirée pour vivre l’expérience. Nous posons un cadre clair et sécurisant pour permettre à chacune et chacun d’écouter ses limites comme ses élans. Nous soutenons l’ajustement de l’engagement dans la proposition à chaque instant.

EM: Dans le Tantra, on parle souvent du mouvement entre fusion et défusion. Vous avez d’ailleurs proposé un atelier sur ce thème lors du Tantra Joy Festival. Comment comprenez- vous cette dynamique ? Comment apprendre à s’ouvrir pleinement à l’autre, à vivre la rencontre et l’intimité, tout en restant profondément relié à soi-même et à son propre espace intérieur ?

BM et SB: C’est l’exploration de toute une vie ! Et une dynamique aussi très colorée par nos premières empreintes en lien avec nos figures d’attachement lorsque nous étions enfant. Il s’agit de découvrir de plus en plus « qui je suis », et le Tantra offre des espaces pour explorer ce « je suis » à l’occasion de la rencontre avec l’autre. Prendre le temps de sentir, de ralentir, de respirer. Eprouver ce qui est vivant dans notre espace intérieur face à l’autre, à travers un regard, un contact, une danse. Explorer ce que c’est de se fondre dans la relation, dans l’autre, ou avec soi.

EM: Vous avez chacun beaucoup animé de votre côté pendant de nombreuses années, et vous proposez aujourd’hui parfois des espaces ensemble. En quoi vos deux approches sont-elles complémentaires ? Qu’est-ce que chacun apporte à cette co-animation ?

BM et SB: Si nous avons une même appétence pour explorer le vivant à travers l’expérience, nos parcours ont en effet suivi des chemins différents, souvent complémentaires. Sophie est particulièrement experte dans l’énergétique, le somatique, et la libération émotionnelle par la transe consciente. Benoit apporte les outils de l’hypnose et son expérience en Tantra auprès de Sudheer Roche. Tous deux, nous aimons nous aventurer sur des propositions créatives au plus juste de ce qui se vit chez les participants. Bien souvent, ce qui fait la richesse d’un enseignement provient non pas de la proposition elle-même ou de la succession rapide de structures, mais de la façon dont elles sont introduites, puis accompagnée « après coup », afin qu’elles s’inscrivent et prennent sens dans le vécu des participant-e-s même au-delà des ateliers. A cette fin, nous apportons tous les deux nos compétences thérapeutiques. Même si le Tantra ne se substitue pas à une thérapie, il est le creuset de nombreuses transformations, et nous avons à coeur d’accompagner chacun.e vers cette connaissance de soi.

EM: Osho dit dans « Le livre des secrets » :
« Le Tantra n’est pas une religion, parce que la signification essentielle d’une religion est : pour le divin, contre l’animal. Chaque religion fait donc partie du conflit. Le Tantra n’est pas une technique de combat, c’est une technique de transcendance. Il ne s’agit pas de lutter contre l’animal, ni d’être pour le divin. Le Tantra est contre toute dualité. (…) Ce troisième endroit est pour le Tantra l’advaïta, la non-dualité ». Comment cette vision du Tantra résonne-t-elle avec votre propre expérience et votre manière de transmettre ?

BM: Le livre des secrets rapporte les commentaires d’Osho sur les 112 méditations du Vijnana Bhairava Tantra. Ces méditations rassemblent un enseignement millénaire issu des pratiques des tantrikas à travers les âges. Le Tantra ne juge pas l’expérience, à l’opposé d’ailleurs du Yoga qui (selon nous) divise chaque moment entre « c’est la bonne direction » et « ce n’est pas la bonne direction ». Le Tantra nous invite à dépasser ce qui est bien ou ce qui est mal. Ce qui compte se situe moins dans l’expérience que dans la manière dont je l’aborde. Et cette manière peut suivre différentes directions. Par exemple, je peux prendre la posture du témoin, pour éclairer mon vécu par la conscience, comme le fait le cycliste qui en tenant sa tête éloignée du guidon voit la scène et maintient ainsi son équilibre. Ou bien je pourrais plonger directement et totalement dans l’expérience avec la confiance du coeur, au-delà des doutes du mental. C’est toute la magie du Tantra, il n’y a pas une seule manière de faire. 

Être le témoin, ou se fondre dans ce qui est, voilà deux postures en apparence opposées et qui pourtant se complètent sur le chemin de la connaissance de soi. De nombreuses autres méditations du Vijnana Bhairava Tantra semblent ainsi se contredire, mais il n’y a pas de contradiction : ce qui reste, c’est la liberté de laisser nos réalités se rejoindre au-delà de la forme.

EM: Pour terminer, pourriez-vous nous parler de l’Innerdance, également appelée « transe consciente », que vous proposez et qui semble rencontrer un bel écho auprès des participants ? Qu’est-ce que cette pratique permet d’explorer ou de vivre ?

SB: L’innerdance est un voyage intérieur qui offre un espace complètement libre pour laisser s’exprimer tout ce qui a besoin de s’exprimer, avec le corps et son mouvement, la respiration, les émotions, la voix… Alliant la connexion à l’intuition, le toucher, la vibration du son et l’induction d’états cérébraux particuliers, elle mène chacun-e sur un chemin de libération, en lien avec les besoins du moment présent. Nous aimons la proposer dans les stages pour soutenir les transformations à l’œuvre pour chacune et chacun, et les intégrer dans le corps. Il y a souvent un « avant » et un « après » la séance d’innerdance.

Benoit Meudic et Sophie Boivin, Aout 2026